FASCISME et PEUR

Alors que le France se prépare à voter pour le second tour et repense à la montée ou la progression des idées d’extrême droite – ce qui nous amène à la question du fascisme, des évènements culturels à Paris sont là pour essayer de rappeler à chacun les plus atroces aboutissements du fascisme que représente l’Holocauste.

Il y a deux jours, un vibrant hommage était rendu au Musée parisien du Judaïsme à Primo Levi : une conférence était menée par Daniela Amsallem et fut suivie de la représentation théâtralisée/dramatisée de l’interview de Levi par Ferdinand Camon. Les salles de cinéma ont à l’affiche des films tels que “Django” (de Etienne Comar) et «Le procès du siècle» (de Mick Jackson) qui font de l’Holocauste leur thème, plus précisément de cette folle et systématique extermination des minorités juive, slave et rom (“gitane”) perpétrée par le régime nazi durant la seconde guerre mondiale.

Actuellement les médias qui suivent les préceptes du politiquement correct font en sorte de ne pas prononcer deux mots qui pourraient froisser les oreilles et les opinions des votants : ces mots sont fascisme et peur. Mais après avoir écrit ces mots, mon stylo reste coincé sur mon oreille nouvellement gauchiste, j’ai du mal à oublier que le candidat du centre Emmanuel Macron n’a eu dans sa victoire qu’une faible avance sur la candidate d’extrême droite Marine Le Pen lors du scrutin d’il y a une semaine; et j’ai encore plus de mal à ne pas voir que l’écart tend à se resserrer. En attendant, j’essaie tout comme d’ailleurs la majorité des habitants de cette France humaine, éclairée et égalitaire, de ne pas céder à la panique; état dans lequel j’essaie de me remémorer la première fois que j’ai prêté attention à ce phénomène de société fasciste: ce qui peut amener cette situation, ce qu’elle représente, les auteurs de son avènement – et bien sûr, les fâcheuses conséquences qui en découlent.

Il y a deux livres ouverts sur mon bureau devant moi : “Eichmann in Jérusalem” de Hannah Arendt et “Si c’est un homme” de Primo Levi. La question du fascisme a commencé à occuper mon esprit la première fois à la lecture du rapport fait par Arendt du procès Eichmann qui eut lieu à Jérusalem en 1961. Hannah Arendt, philosophe allemande, a essayé avec insistance de trouver la réponse à la question qui hante l’humanité “Pourquoi les victimes ne se sont-elles jamais rebellées ? Comment est-il possible que ces victimes se soient laissées systématiquement écraser sous les bottes du fascisme, et aient pu souffrir un génocide ayant visé des millions de personnes ? Comment se peut-il que des victimes aient été exterminées pendant des années sans un seul signe de protestation ? Comment leur volonté de vivre a-t-elle pu s’éteindre bien avant le moment de leur exécution physique, et comment ces victimes ont pu annuler leur identité et leur voix bien avant de rencontrer ces officiers SS ?»

Arendt dira que le meilleur moyen de garder les gens en esclavage est de les maintenir dans un état de soumission apathique, et que le gouvernement fasciste arrivait à transformer en robots, en mannequins ambulants, des personnes qui, acceptant le statu quo en silence, se retrouvaient dirigés directement vers l’échafaud. Nous avons tous l’expérience de n’avoir pas d’espoir de changer un système de gouvernement en place, nous connaissons l’absence de désir de voter pour QUELQUE candidat présidentiel que ce soit, estimant qu’aucun vote ne pourrait améliorer la situation -tous ceux qui n’ont pas voté cette fois en France avaient ce sentiment, et ont décidé de marcher calmement vers un concentration lager idéologique.

En fait Hannah Arendt ne s’est pas beaucoup intéressée à la personnalité de Eichmann dans son livre. Cet officier Nazi, assez semblable à Klaus Barbie, fût arrêté presque accidentellement à Buenos Aires en 1960. De là il fut emmené directement au tribunal de Nuremberg où il répéta, comme un «banal»citoyen allemand dont il utilisait le vocabulaire, qu’il n’avait fait que son devoir en exécutant les ordres de leur suprême Führer, Hitler. Arendt n’était pas vraiment intéressée par la structure de la personnalité de Eichmann – elle était avant tout intéressée par le phénomène du mal chez l’homme, et par son absence de conscience rapportée au moyen de catégories sociales et philosophiques. Elle pourra ainsi dire «sur le banc des accusés à Jérusalem, ce n’est pas un homme qui est assis pour être jugé par cette cour historique, ce n’est pas non plus le régime Nazi lui-même – mais ce sont les phénomènes de haine et d’antisémitisme qui ont fait leur apparition dans ce monde il y a des siècles».

Eichmann a refusé de plaider coupable à ce procès – son avocat Robert Servicius a déclaré une seule fois que l’accusé se sentait coupable «devant Dieu mais pas devant le système légal en soi». La seule fois où il admit son erreur à la cour fut quand il mentionna la conversation téléphonique qu’il eut avec Franz Rademacher, un membre du Ministère des Affaires Etrangères. Rademacher était chargé de la question juive en Yougoslavie et Eichmann l’autorisa au cours de cette conversation téléphonique à fusiller de façon systématique les juifs et les gitans de Serbie pour en débarrasser cette partie d’Europe de l’Est. Le général Böhme (qui était la main armée en Serbie) n’avait pas vraiment exécuté l’ordre ou le conseil d’Eichmann avec suffisamment d’efficacité, mais seulement six mois après, ce même Böhme décida d’une initiative de grande envergure en raflant toutes les femmes ainsi que les enfants pour leur appliquer la «solution finale» en utilisant des chambres à gaz mobiles aménagées dans des camions spéciaux. Alors qu’au cours d’un des procès de Eichmann en Allemagne de l’Ouest en 1952, l’accusé avait déclaré que la plus grande opération d’épuration en Serbie avait été réalisée parce que «l’armée allemande avait pour mission de maintenir l’ordre en Serbie et de fusiller les rebelles juifs», Arendt dit que c’était le pire des mensonges, les juifs ne s’étant jamais organisé en rébellion armée en Serbie, contrairement à ce qu’ils avaient fait en Hollande en 1941.

Est-ce que je puis, après avoir lu ces lignes, avoir des idées sur la nature du régime fasciste et de l’insipide, pernicieuse « banalité du mal commis » ? Non, ce fut un jour où au Quai d’Orsay, j’ai rencontré Hubert Védrine, qui était alors ministre français des Affaires étrangères, et, lors d’une conférence spéciale réservée aux journalistes serbes, français, macédoniens et albanais, alors que les collègues journalistes lui demandaient comment s’était-il sentait quand il avait débarqué en Serbie, au début de l’an 2000, en ayant à l’esprit que c’est avec son aval que tant de bombes à l’uranium appauvri avaient été larguées sur notre pays. Le ministre, sans trop réfléchir, répondit qu’« [il] avait toujours aimé la Serbie en tant que pays, mais au moment donné [il] n’avait fait qu’accomplir [son] devoir imposé » ! L’un des journalistes l’adressa alors avec frustration : « Monsieur le ministre, il me semble qu’Adlof Eichmann répondant à une question similaire avait donné votre réponse ! ». Aussitôt, la conversation fut déplacée sur un tout autre sujet.

Et maintenant, cette histoire avec une nouvelle campagne présidentielle et la candidate du Front national, Marine Le Pen.

Contrairement à Hannah Arendt, Primo Levi a toujours prétendu qu’un fasciste comme Eichmann, était une personnalité complètement déchaîné, pathologique et destructrice, pas le moins banale. Que son désir de commander et d’exécuter les ordres était lucide, mais relevait d’une folie bipolaire. Le film de Mick Jackson « Le procès du siècle », relate apparemment la procédure judiciaire de l’historienne Deborah Lipstadt, relatée à l’origine dans son livre «L’Histoire en procès : Ma journée au Tribunal avec un négationniste de l’Holocauste », dans lequel cette historienne américaine et défenseur des droits de l’homme, avec arguments à l’appui, et quelque peu impuissante, essaye de faire tomber les revendications de certains groupes sociaux qui affirment que les chambres à gaz n’ont jamais existé pendant de la Seconde Guerre mondiale.

La note accusatoire contre le fascisme resonne encore plus fort dans le film d’Etienne Komara «Django» qui relate de manière sublime et artistique les années de guerre du célèbre musicien de jazz d’origine manouche, Django Reinhardt. Invité par des officiers allemands à leur jouer de « la musique sans grands élans spirituels et des solos et des bravoures », Django assiste à la représentation du « Festin chez Trimalcion » où il joue sa guitare tandis que les officiels se succèdent à lever le toast à l’« Europe unie, l’Europe allemande ». L’excessif arrêt sur image de la caméra sur cette scène ne manque pas d’attirer l’attention même du plus naïf des spectateurs des cinémas français qui finit a un moment par se demander « qui donc maintenant lève le toast – et pour qui ? ». L’une des scènes les plus émouvantes du film vient tout juste après, lorsque le musicien, interprété magistralement par la grande star du film récent, Reda Kateb, brise sa guitare légendaire et creuse avec un trou dans la neige pour s’y cacher – au moment où il fuit avec sa mère et sa femme vers la frontière suisse enneigée.

En dépit des opinions relativement défavorables venant des critiques français orientés vers la droite, ce film est un grand hymne anti-guerre que le réalisateur termine par le « Requiem pour mes frères tziganes » de Django, œuvre qui n’eut qu’une seule représentation en France à ce jour.

L’un des plus grands rassemblements massif de protestation contre le statu quo de la campagne présidentielle aura lieu demain à 16 heures à Paris, place de la République – je me demande si les participants de cet « Appel à l’éveil de La Gauche » laisseront leurs plumes et leurs haches de guerre à la maison ; je me demande si les participants feront leur devoir d’école et prononceront en chœur les mots « fascisme » et « peur » ; je me demande si ils ont lu les souvenirs du grand poète français Robert Desnos qui, à l’arrivée de la Gestapo pour le déporter dans le Camp de concentration – avait remis son stylo à plume à sa fiancée Youki, avec ces mots « ils peuvent emmener mon corps, mais mon esprit reste avec toi », je me demande …

Nina Živančević

Version anglais

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